Le platine-palladium : histoire du plus noble des tirages photographiques
2026-09-01 · 8 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
Le tirage platine-palladium occupe une place à part dans l'histoire de la photographie : c'est le procédé que les photographes eux-mêmes ont toujours désigné comme le plus beau. Une échelle de gris d'une longueur inégalée, des valeurs qui se déploient sans jamais casser, une image formée de métal pur dans les fibres du papier — pas dans une couche de gélatine posée dessus. C'est aussi l'un des plus permanents : le platine ne s'oxyde pas, et un platinotype de 1880 bien conservé n'a pas bougé. Histoire d'un procédé aristocratique, de ses maîtres, et de ceux qui le tirent encore.
L'essentiel à retenir
- Le platinotype est breveté par l'Anglais William Willis en 1873 ; il domine le tirage d'exposition de la fin du XIXᵉ siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale.
- L'image est constituée de platine (ou de palladium) métallique dans le papier même : ni gélatine, ni argent — d'où sa matité profonde et sa permanence exceptionnelle.
- La guerre de 1914 fait exploser le cours du platine (métal stratégique) : le palladium le remplace, puis le procédé décline commercialement.
- Frederick Evans en fut le plus intransigeant des maîtres — au point d'arrêter la photographie quand le platine devint introuvable.
- Le procédé vit toujours : des tireurs comme Gilles Lorin (Bruxelles) ou l'atelier Rabouan (Saumur) le pratiquent en Europe, et Maison Picturale présente le procédé dans sa fiche platine.
Qu'est-ce qu'un tirage platine ?

Un tirage platine-palladium repose sur la sensibilité à la lumière des sels de fer : exposés sous un négatif au contact, ils réduisent des sels de platine ou de palladium en métal pur, qui se dépose dans les fibres du papier. Pas de couche de liant : l'image est le papier. C'est ce qui donne au platinotype sa surface parfaitement mate, son toucher de dessin, et cette échelle tonale que les tireurs décrivent comme interminable — des hautes lumières qui respirent jusqu'à des ombres qui ne bouchent jamais.
La chimie complète, les papiers et les variantes contemporaines sont décrits dans notre fiche procédé platine — ici, nous restons sur l'histoire.
Willis, 1873 : l'invention et l'âge d'or


William Willis brevète le platinotype en 1873 et fonde la Platinotype Company, qui commercialise papiers et licences. Le succès est immédiat dans les cercles exigeants : dès les années 1880-1890, le platine est LE tirage des expositions, celui des photographes qui veulent que l'épreuve soit une œuvre.
Le pictorialisme international l'adopte massivement. Frederick Evans en tire ses cathédrales anglaises — des platinotypes purs, sans aucune retouche, qu'il considérait comme la seule photographie honnête. Heinrich Kühn l'utilise aux côtés de la gomme dans ses recherches tonales viennoises. Aux États-Unis, Alfred Stieglitz, Clarence H. White et F. Holland Day en font leur médium d'exposition ; Gertrude Käsebier y tire ses portraits.
1914 : quand la guerre tue un procédé
Le platine est un métal de creuset et de catalyse : en 1914, il devient matériau stratégique, son cours s'envole, et les papiers platine disparaissent du commerce. Willis lui-même introduit le papier au palladium — métal frère, alors moins cher — qui donne des noirs légèrement plus chauds. Evans, lui, refuse tout compromis : quand le platine véritable devient introuvable, il cesse pratiquement de photographier. Peu d'histoires disent mieux ce que ce procédé représentait pour ses maîtres.
Après-guerre, le gélatino-argentique industriel emporte le marché : plus rapide, plus sensible, agrandissable. Le platine se retire — sans jamais tout à fait disparaître.
La renaissance : le platine aujourd'hui
À partir des années 1970, la vague de redécouverte des procédés anciens ramène le platine-palladium au premier plan du tirage d'art. Les grands noms du XXᵉ siècle tardif (Irving Penn en tête) lui redonnent une visibilité de musée, et une génération de tireurs indépendants reconstruit le savoir-faire à partir des formulaires d'époque.
En Europe aujourd'hui, citons — vérifiés et en activité — Gilles Lorin à Bruxelles (gilleslorin.com), qui pratique platine, cyanotype et photogravure, et Sandrine et Jean-Baptiste Rabouan à Saumur (rabouan.fr), qui tirent platine et gomme trichrome. Le procédé s'est aussi installé chez les photographes contemporains comme tirage de collection : durabilité muséale, rareté, matière.
À l'atelier, le platine appartient à notre paysage : notre fiche procédé le présente, et notre bibliothèque montre les maîtres qui l'ont porté. Comme toujours chez nous, la pratique s'inscrit dans notre démarche de chimie non-toxique — les sels de fer du platine sont d'ailleurs parmi les chimies les plus douces du répertoire ancien, un point que le procédé partage avec le Van Dyke et la famille ferrique.
FAQ — Le tirage platine-palladium
Platine ou palladium, quelle différence visible ?
Le palladium donne des noirs légèrement plus chauds, un peu bruns ; le platine pur est plus neutre et froid. La plupart des tireurs contemporains travaillent en mélange des deux, dosé selon le rendu recherché.
Pourquoi dit-on que c'est le tirage le plus permanent ?
Parce que l'image est en métal noble, chimiquement inerte, déposé dans le papier : pas d'argent qui s'oxyde, pas de liant qui jaunit. La conservation du tirage se réduit à la conservation du papier lui-même.
Pourquoi les tirages platine sont-ils si chers ?
Les sels de platine et de palladium sont des métaux précieux au sens propre, le tirage se fait par contact (un négatif à la taille de l'image finale) et chaque épreuve est enduite et exposée à la main.
Peut-on faire un tirage platine d'après un fichier numérique ?
Oui — c'est même la voie contemporaine dominante : un négatif numérique agrandi est produit pour l'exposition par contact. C'est un sujet d'atelier que nous ne détaillons pas ici ; notre page tirage sur mesure explique comment nous abordons ce dialogue entre fichier et procédé ancien.
Le platine est-il toxique ?
C'est l'une des chimies anciennes les plus raisonnables : sensibilisation aux sels de fer, métaux nobles inertes. Les précautions restent celles de tout laboratoire, mais on est loin des procédés au bichromate — dont nos reformulations non-toxiques sont précisément l'alternative.
Conclusion
Le platine-palladium a traversé un âge d'or, une guerre qui l'a tué, et une renaissance qui dure depuis cinquante ans. Sa leçon rejoint celle de toute notre série sur les procédés du patrimoine : un procédé survit quand des mains le transmettent — et il meurt quand l'économie seule décide. Nos formations et notre bibliothèque existent pour que la décision ne revienne jamais à l'économie seule.