Le chrysotype : photographier à l'or pur, de Herschel à Mike Ware
2026-09-01 · 7 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
Photographier avec de l'or : l'idée semble une fantaisie d'alchimiste, c'est pourtant l'une des plus anciennes pistes de la photographie. Le chrysotype — du grec chrysos, l'or — est inventé en 1842 par John Herschel, le même savant qui venait de donner au monde le cyanotype. Resté plus d'un siècle à l'état de curiosité de laboratoire, il a été ressuscité à la fin du XXᵉ siècle par le chimiste anglais Mike Ware. En français, presque rien n'a jamais été écrit sur lui : voici son histoire.
L'essentiel à retenir
- Le chrysotype est inventé en 1842 par Sir John Herschel, dans la même série d'expériences ferriques que le cyanotype — bleu de fer d'un côté, pourpre d'or de l'autre.
- L'image est en or métallique colloïdal : selon la taille des particules, elle va du rose au pourpre, du violet au bleu-gris.
- Trop coûteux et trop capricieux, le procédé reste marginal pendant 150 ans.
- Le chimiste Mike Ware met au point dans les années 1980-1990 le « new chrysotype », qui rend enfin le procédé maîtrisable — sa documentation (mikeware.co.uk) fait référence.
- Comme le platine, c'est un procédé ferrique aux métaux nobles : image permanente, chimie parmi les plus douces du répertoire ancien.
1842 : Herschel et l'année des inventions


Sir John Herschel est l'un des personnages les plus généreux de l'histoire de la photographie : astronome et chimiste, il invente des procédés comme d'autres publient des articles, et les offre au monde sans brevet. L'année 1842 est sa grande année ferrique : il découvre que les sels de fer exposés à la lumière peuvent réduire d'autres métaux, et en tire d'un même geste le cyanotype — le bleu de Prusse qu'Anna Atkins transformera dès 1843 en premier livre photographique de l'histoire — et le chrysotype, où le fer réduit un sel d'or en image métallique.
Le principe est exactement celui qui donnera le platinotype trente ans plus tard : le fer fait la photochimie, le métal noble fait l'image. Le chrysotype est ainsi le grand frère oublié du platine-palladium — même famille ferrique, métal encore plus précieux.
Pourquoi le chrysotype a-t-il échoué au XIXᵉ siècle ?
Deux raisons, simples et têtues :
- Le prix. L'or coûtait plus cher encore que le platine, pour un rendu moins neutre : le marché du portrait n'avait aucune raison de suivre.
- Le caractère. L'or colloïdal est capricieux : suivant la chimie et l'humidité, les particules grossissent ou non, et l'image vire du rose au violet sans qu'on le lui demande. Au XIXᵉ, personne n'a su le dompter.
Herschel lui-même passe à autre chose. Pendant cent cinquante ans, le chrysotype reste une note de bas de page — un procédé que les manuels citent sans que presque personne ne l'ait vu.
L'or trouve pourtant sa place ailleurs, par la petite porte : le virage à l'or des tirages argentiques et salés, qui protège l'image et refroidit les tons, devient une pratique courante. L'or n'a jamais quitté la photographie ; il n'avait simplement pas son procédé.
Mike Ware et le « new chrysotype »
C'est un chimiste anglais, Mike Ware, qui referme la parenthèse. Travaillant dans les années 1980-1990 sur les procédés ferriques (son cyanotype « nouvelle formule » est connu de tous les praticiens), il met au point un new chrysotype : une chimie qui contrôle enfin la taille des particules d'or, donc la couleur — du rose au pourpre, du violet au bleu-gris, de façon voulue et non subie. Sa documentation, publiée sur mikeware.co.uk et dans la littérature spécialisée anglophone, est la référence du procédé ; le hub anglophone alternativephotography.com en recense les praticiens.
Le chrysotype contemporain reste un procédé de connaisseurs : coût du métal, chimie exigeante, tirage par contact. Mais il existe, il est maîtrisable, et ses épreuves comptent parmi les objets photographiques les plus singuliers qui soient — une photographie en or, au sens littéral.
Une famille : les procédés aux métaux précieux

Mis côte à côte, platine, palladium et chrysotype dessinent une famille cohérente, celle des procédés ferriques aux métaux nobles :
- même moteur photochimique (les sels de fer) ;
- image en métal pur dans les fibres du papier, sans liant ;
- permanence exceptionnelle — l'or et le platine ne s'oxydent pas ;
- et une chimie globalement douce, aux antipodes des procédés au bichromate.
Ce dernier point nous touche directement : la chimie non-toxique est la raison d'être de cet atelier, et la famille ferrique montre qu'elle n'est pas une invention moderne — c'est une tradition à part entière, que la technologie contemporaine (chimies reformulées, négatifs calibrés) rend simplement plus accessible. C'est tout le sens de notre travail sur les procédés que nous pratiquons, du Van Dyke — ferrique lui aussi — au charbon reformulé.
FAQ — Le chrysotype
De quelle couleur est un chrysotype ?
Cela dépend de la taille des particules d'or colloïdal : rose, magenta, pourpre, violet, jusqu'au bleu-gris. Le new chrysotype de Mike Ware permet de choisir ce rendu ; le procédé historique le subissait.
Un chrysotype contient-il vraiment de l'or ?
Oui — l'image est constituée d'or métallique pur, réduit dans les fibres du papier. C'est ce qui fait sa permanence et son prix.
Pourquoi n'en voit-on presque jamais ?
Procédé marginal au XIXᵉ siècle (trop cher, trop instable), ressuscité seulement à la fin du XXᵉ : les épreuves sont rares, surtout en France où le procédé n'a pratiquement aucune littérature.
Maison Picturale pratique-t-elle le chrysotype ?
Non — nous le racontons ici parce qu'il éclaire la famille ferrique dont relèvent des procédés que nous pratiquons. Pour la pratique du chrysotype, les sources de Mike Ware (en anglais) font référence.
Conclusion
Le chrysotype est une histoire de patience : un procédé né trop tôt, qui a attendu cent cinquante ans que la chimie le rattrape. Herschel avait l'idée, Ware a trouvé les moyens — la technologie au service des traditions, une fois de plus. Pour prolonger, notre fiche platine présente son cousin le plus proche, et la bibliothèque rassemble les maîtres de cette photographie de la matière.