La photogravure : de Niépce à Camera Work, l'encre au service de la photographie
2026-09-01 · 9 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
La photogravure — plus précisément l'héliogravure au grain — est le procédé qui a réconcilié la photographie et l'encre d'imprimerie. Une plaque de cuivre gravée par la lumière, encrée et passée sous presse comme une estampe : l'image obtenue est une photographie, mais c'est aussi une gravure, avec la profondeur de noirs et la matité veloutée que seule l'encre en creux sait donner. C'est par elle qu'Alfred Stieglitz a diffusé le pictorialisme au monde entier dans Camera Work. Et c'est l'un des rares procédés du XIXᵉ siècle encore pratiqué en France par des ateliers professionnels — que nous citons plus bas.
L'essentiel à retenir
- La photogravure descend en ligne directe de Nicéphore Niépce (années 1820) et des brevets de Talbot (1852, 1858), avant d'être perfectionnée par Karel Klíč en 1878 — le procédé « Talbot-Klíč » toujours en usage.
- C'est un procédé photomécanique : la photographie devient une plaque de cuivre encrable, tirée à la presse taille-douce.
- Camera Work (1903-1917), la revue d'Alfred Stieglitz, fut imprimée en photogravure — sommet historique du procédé.
- En France aujourd'hui, l'héliogravure au grain vit dans une poignée d'ateliers, dont Héliog (Fanny Boucher) et l'Atelier Levoyet à Sèvres.
- Maison Picturale ne pratique pas la photogravure : nous la racontons, et nous en montrons les cousins pigmentaires à l'atelier.
Qu'est-ce que la photogravure ?
La photogravure est un procédé photomécanique en creux : une image photographique est transférée sur une plaque de cuivre, gravée à l'acide à travers un grain de résine, puis encrée et imprimée sous presse taille-douce, exactement comme une eau-forte. Le résultat n'est pas un tirage argentique ni pigmentaire : c'est une estampe photographique, à l'encre grasse, avec des noirs profonds et continus qu'aucune trame mécanique ne vient découper.
C'est ce qui la distingue de tous les procédés que présentent nos fiches procédés : ceux-ci créent l'image dans une couche sensible sur le papier final ; la photogravure crée une matrice, d'où l'on peut tirer des dizaines d'épreuves identiques. Photographie d'un côté, estampe de l'autre — elle appartient aux deux mondes.
De Niépce à Klíč : un demi-siècle de mise au point
La photogravure est peut-être le plus ancien rêve de la photographie : avant même de fixer une image dans une chambre noire, Nicéphore Niépce cherchait dans les années 1820 à graver des images par la lumière — ses héliographies sur étain en sont les ancêtres directs.
William Henry Fox Talbot — l'inventeur du négatif — reprend le problème trente ans plus tard et dépose deux brevets décisifs : le photographic engraving en 1852, puis le photoglyphic engraving en 1858, qui introduit l'idée d'un grain pour tenir l'encre dans les creux.
C'est enfin Karel Klíč, peintre et graveur tchèque, qui assemble le tout en 1878 à Vienne : grain de résine aérographe, gélatine bichromatée au charbon comme réserve de gravure, cuivre mordu à l'acide. Le procédé dit Talbot-Klíč est né — et c'est, à peu de choses près, celui que les ateliers utilisent encore aujourd'hui. Notons au passage un lien de famille qui nous est cher : la réserve de gravure de Klíč est un papier charbon, le même matériau qui fonde le procédé charbon que nous pratiquons à l'atelier.
Camera Work : le sommet (1903-1917)


Si la photogravure a une heure de gloire, c'est la revue Camera Work, publiée par Alfred Stieglitz de 1903 à 1917. Cinquante numéros, et la quasi-totalité des planches en photogravure — souvent tirées sous le contrôle direct des photographes, parfois considérées par Stieglitz lui-même comme des œuvres originales et non des reproductions.
Dans ses pages, tout le pictorialisme international : Alfred Stieglitz bien sûr, mais aussi Edward Steichen, Clarence H. White, Gertrude Käsebier, Frederick Evans, Robert Demachy. Les collections publiques en ligne permettent aujourd'hui de feuilleter ce monument : le Metropolitan Museum conserve des séries complètes, et l'Art Institute of Chicago a mis en ligne l'intégralité de sa collection Camera Work. Le George Eastman Museum et le Getty complètent le tableau.
En Angleterre, Peter Henry Emerson avait ouvert la voie dès les années 1880 en publiant ses propres photogravures ; Frederick Evans, maître du platine, veillait avec la même exigence sur les reproductions photomécaniques de ses cathédrales.
Qui pratique encore l'héliogravure au grain en France ?
C'est la bonne nouvelle de cette histoire : contrairement au panotype, la photogravure est un procédé vivant. En France :
- Atelier Héliog — Fanny Boucher (heliog.com), fondé en 2000. Fanny Boucher, formée à l'héliogravure au grain, y tire des éditions pour des photographes et des artistes contemporains ; l'atelier se présente comme le seul atelier professionnel d'héliogravure de France — une primauté qu'il faut lire comme une auto-déclaration, tant la frontière entre héliogravure au grain et photogravure au film est ténue.
- Atelier Levoyet — Marie Levoyet (Sèvres), qui développe notamment l'héliogravure couleur, rareté absolue dans ce procédé historiquement monochrome.
Citer nos confrères fait partie de la ligne de ce Journal : une carte du présent qui ne montrerait que nous ne serait pas une carte.
Et chez nous ?
Maison Picturale ne pratique pas la photogravure — la presse taille-douce est un métier en soi, et il a ses ateliers. Ce que nous partageons avec elle, c'est la matière : le papier charbon de Klíč, les pigments, le goût des noirs profonds. À l'atelier, ces noirs s'obtiennent par les procédés pigmentaires — charbon, velours, platine — tirés en chimie entièrement non-toxique. Pour voir ce que ces procédés donnent sur les œuvres du patrimoine, la bibliothèque les montre ; pour confier une image à tirer, le tirage sur mesure est là.
FAQ — La photogravure
Photogravure et héliogravure, est-ce la même chose ?
Dans l'usage courant français, « héliogravure au grain » désigne le procédé artisanal Talbot-Klíč sur plaque de cuivre, et « photogravure » est le terme générique (qui a aussi désigné, au XXᵉ siècle, la photogravure industrielle de presse). Pour le tirage d'art, les deux mots recouvrent aujourd'hui la même pratique.
Une photogravure est-elle une photographie originale ?
C'est une estampe tirée d'une matrice créée photographiquement. Stieglitz considérait les photogravures de Camera Work comme des œuvres à part entière ; le marché les traite comme des épreuves photomécaniques d'époque, avec une cote propre.
Combien d'épreuves peut donner une plaque ?
Une plaque de cuivre bien aciérée permet des dizaines de tirages cohérents — c'est l'avantage historique du procédé sur les tirages pigmentaires, réalisés un par un.
Où voir des photogravures en ligne ?
La collection Camera Work de l'Art Institute of Chicago est intégralement en ligne, et le Metropolitan Museum comme le George Eastman Museum publient leurs fonds numérisés.
Peut-on apprendre la photogravure en France ?
Les ateliers cités (Héliog, Levoyet) proposent selon les périodes des formations ou des collaborations d'édition. Ce n'est pas un enseignement que nous portons à Maison Picturale — notre offre de formation couvre les procédés pigmentaires et ferriques que nous pratiquons.
Conclusion
La photogravure raconte une idée que nous défendons article après article : la technologie n'est pas l'ennemie de la tradition — elle en est parfois le véhicule. Klíč a sauvé le rêve de Niépce en l'industrialisant ; Stieglitz a diffusé le pictorialisme en l'imprimant. La technologie au service des traditions : c'est la devise de cet atelier, et elle a cent cinquante ans d'histoire derrière elle.