Gertrude Käsebier et la maternité sacrée (1899)
2026-09-01 · 7 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
En 1899, Gertrude Käsebier photographie une mère et sa fille dans un salon de Jamaica Plain, une gravure de l'Annonciation accrochée au mur derrière elles. L'image, « Blessed Art Thou Among Women », fait de la maternité ordinaire un sujet aussi sacré qu'une scène religieuse. Cet article ne reprend pas sa biographie, disponible sur sa fiche bibliothèque : il regarde un seul choix, celui d'élever le quotidien maternel au rang d'icône.
L'essentiel à retenir
- « Blessed Art Thou Among Women » (1899) montre Agnes Rand Lee et sa fille Peggy, avec une gravure de l'Annonciation au mur (MoMA).
- Des tirages de l'œuvre sont conservés au MoMA (don d'Hermine M. Turner), au Met et à la National Gallery of Art de Washington.
- « The Manger » (1899) est une œuvre distincte, souvent confondue avec la précédente : selon sa biographe Barbara Michaels (1992), elle aurait été vendue 100 $, un montant élevé pour l'époque.
- Käsebier tire d'abord en platine, avant d'adopter la gomme bichromatée à partir de 1901.
- Elle appartient au même cercle new-yorkais que F. Holland Day, avec qui elle partage le goût du sacré, mais sur un registre opposé : la tendresse plutôt que la Passion.
Que montre « Blessed Art Thou Among Women » ?

L'image met en scène Agnes Rand Lee et sa fille Peggy dans un intérieur domestique à Jamaica Plain, avec une gravure de l'Annonciation accrochée au mur derrière elles (MoMA). Le titre, emprunté à la prière mariale, ne laisse aucun doute sur l'intention : Käsebier veut que le spectateur lise dans cette scène de tous les jours l'écho d'une scène biblique.
La composition appuie ce rapprochement sans le forcer. La mère et l'enfant occupent le centre de l'image comme une Vierge à l'Enfant, mais dans un décor bourgeois de la fin du XIXᵉ siècle, sans costume ni artifice de mise en scène religieuse. C'est cette économie de moyens qui rend l'œuvre efficace : le sacré n'est pas ajouté à la scène, il est révélé par elle.
Des tirages de cette image figurent aujourd'hui dans trois collections majeures : le MoMA, qui la détient grâce au don d'Hermine M. Turner, le Metropolitan Museum of Art, et la National Gallery of Art de Washington.
« The Manger » est-elle la même œuvre ?

Non, et la confusion est fréquente. « The Manger », réalisée la même année 1899, est une œuvre distincte de « Blessed Art Thou Among Women », même si les deux partagent le même sujet, la maternité vue comme un mystère sacré. Il convient de ne pas les amalgamer, comme le fait parfois la littérature grand public sur Käsebier.
Un chiffre circule souvent à propos de « The Manger » : sa vente pour 100 $ en 1899, présentée comme un record de l'époque pour une photographie. Selon sa biographe Barbara Michaels (1992), ce montant est bien documenté dans son ouvrage de référence sur Käsebier ; il ne figure en revanche pas sur la notice de l'institution qui conserve aujourd'hui le tirage, ce qui invite à la prudence sur son statut exact de « record ».
Pourquoi le sacré passe-t-il par la maternité chez Käsebier ?
Là où F. Holland Day cherche le sacré dans la souffrance et la Passion du Christ, Käsebier le cherche dans le geste maternel le plus ordinaire : tenir son enfant, le protéger. Les deux photographes appartiennent au même cercle pictorialiste new-yorkais, celui qui gravitera bientôt autour d'Alfred Stieglitz, mais ils n'empruntent pas le même chemin vers le sacré.
Ce choix n'est pas anodin pour une femme photographe de cette génération. En photographiant la maternité avec la gravité d'une scène religieuse, Käsebier revendique un sujet traditionnellement jugé mineur, la vie domestique des femmes, et lui donne le poids visuel d'un sujet d'histoire de l'art. C'est une manière de faire entrer son propre regard, et celui des femmes qu'elle photographie, dans le grand répertoire iconographique occidental.
Quel procédé Käsebier utilise-t-elle pour ces images ?
Pour « Blessed Art Thou Among Women », Käsebier tire en platine, le procédé de prédilection des pictorialistes de sa génération pour sa gamme de gris étendue et sa permanence. Ce n'est qu'à partir de 1901 qu'elle adopte la gomme bichromatée, un procédé qui lui permettra d'intervenir davantage sur la matière du tirage.
Ce choix du platine pour ses œuvres les plus emblématiques de la fin des années 1890 rejoint celui de Day pour sa série Christ : les deux photographes cherchent, dans la même matière photosensible, une qualité d'image qui échappe au temps.
FAQ — Gertrude Käsebier et la maternité
Qui sont les modèles de « Blessed Art Thou Among Women » ?
Agnes Rand Lee et sa fille Peggy, photographiées en 1899 à Jamaica Plain, avec une gravure de l'Annonciation visible au mur derrière elles (MoMA).
« Blessed Art Thou Among Women » et « The Manger » sont-elles la même photographie ?
Non, ce sont deux œuvres distinctes réalisées en 1899, souvent confondues à tort dans la littérature sur Käsebier.
« The Manger » a-t-elle vraiment été vendue 100 $ ?
Selon sa biographe Barbara Michaels (1992), oui, un montant jugé élevé pour l'époque. Ce chiffre n'apparaît cependant pas sur la notice de l'institution qui conserve aujourd'hui le tirage.
Quel procédé Käsebier utilisait-elle en 1899 ?
Le platine, avant d'adopter la gomme bichromatée à partir de 1901.
Où voir les tirages de « Blessed Art Thou Among Women » ?
Au MoMA (don d'Hermine M. Turner), au Metropolitan Museum of Art et à la National Gallery of Art de Washington. La biographie complète de Käsebier figure sur sa fiche bibliothèque.
Conclusion
En photographiant la maternité avec la gravité d'une Annonciation, Gertrude Käsebier a fait entrer le quotidien féminin dans le grand répertoire du sacré photographique, en platine d'abord, puis en gomme bichromatée dès 1901. À Maison Picturale, nous tirons encore aujourd'hui ces procédés pigmentaires en chimie non-toxique, dans la continuité directe de ce que Käsebier et ses contemporains ont légué. Pour découvrir d'autres figures de ce cercle, la bibliothèque est ouverte, et notre atelier de tirage sur mesure perpétue leurs procédés.