Photographie alternative aujourd'hui : les artistes contemporains qui font vivre les procédés anciens
2026-09-01 · 8 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
Les procédés du XIXᵉ siècle n'ont jamais quitté la scène de l'art contemporain : ils y occupent même une place singulière, portée par quelques artistes qui les pratiquent depuis des décennies. Sally Mann travaille au collodion humide depuis 1997, la même année où Chuck Close entame sa série de daguerréotypes (Artsy). Cet article présente ces figures et le marché de niche, galeries spécialisées plutôt qu'institutions généralistes, qui les accompagne.
L'essentiel à retenir
- Sally Mann pratique le collodion humide depuis 1997 (Artsy), avec une rétrospective « A Thousand Crossings » à la National Gallery of Art puis au Getty en 2024.
- Chuck Close réalise des daguerréotypes depuis 1997 avec le maître verrier Jerry Spagnoli, sur des sujets comme Laurie Anderson ou Cindy Sherman.
- Vera Lutter, Adam Fuss et Meghann Riepenhoff prolongent respectivement la camera obscura, le photogramme et le cyanotype dans des expositions internationales en 2024-2025.
- Ces artistes exposent chez des galeries spécialisées (Fraenkel, Hans P. Kraus Jr., Pace) plutôt que dans une section officielle des grandes foires : Paris Photo n'a pas de section « procédés anciens » dédiée.
- En France, l'exposition Céline Laguarde au musée d'Orsay (jusqu'au 12 janvier 2025) a redécouvert une artiste historique du pigmentaire, distincte de la scène contemporaine.
Qui sont les artistes qui font vivre le collodion et le daguerréotype ?
Sally Mann photographie au collodion humide depuis 1997, procédé qu'elle a adopté pour sa série Deep South, tirée depuis une chambre noire installée dans sa voiture (Artsy). Son travail a fait l'objet d'une grande rétrospective, « A Thousand Crossings », présentée à la National Gallery of Art puis au Getty en 2024, et elle est représentée par la galerie Gagosian.
Chuck Close, connu d'abord comme peintre hyperréaliste, s'est mis au daguerréotype en 1997 en collaborant avec le maître verrier Jerry Spagnoli. Il a photographié des figures comme Laurie Anderson, Philip Glass ou Cindy Sherman selon ce procédé du XIXᵉ siècle. Le daguerréotype, disait-il en substance à propos de cette technique sans retouche possible, « fait passer la vanité par la fenêtre », propos rapporté et traduit d'après LensCulture et le documentaire Anatomy Films. Close est représenté par la galerie Pace.
À l'atelier, nous observons le même phénomène à notre échelle : un procédé ancien, pratiqué avec exigence, ne date pas une œuvre. Il la situe simplement hors du temps de la photographie numérique.
Comment les artistes contemporains renouvellent-ils la camera obscura et le photogramme ?
Vera Lutter réalise des camera obscura à l'échelle d'une pièce entière, avec des temps de pose qui vont de plusieurs heures à plusieurs semaines (Wikipedia). Ses œuvres figurent dans les collections du Met, du MoMA, du Guggenheim et de la Whitney ; une résidence au LACMA (2017-2019) a donné naissance à l'exposition « Museum in the Camera ». Elle a présenté une exposition solo au MAST de Bologne en 2024 et travaille avec la galerie Max Hetzler.
Adam Fuss, lui, explore le photogramme sans appareil, des séries « Love » et « My Ghost » conservées au Met jusqu'aux daguerréotypes réalisés au flash stroboscopique. Son exposition « Theia » s'est tenue à la Baldwin Gallery du 14 mars au 20 avril 2025 ; il expose aussi chez Fraenkel Gallery et Hans P. Kraus Jr.
Ces deux pratiques, camera obscura monumentale et photogramme sans objectif, partagent un point commun : elles remontent en amont même de l'objectif photographique, jusqu'au principe optique le plus élémentaire. C'est une manière de réinterroger la photographie par sa base, plutôt que par ses outils numériques.
Le cyanotype a-t-il aussi ses artistes contemporains reconnus ?

Meghann Riepenhoff a fait du cyanotype océanique un langage artistique à part entière, exposé à la Haines Gallery de San Francisco du 22 janvier au 15 mars 2025 sous le titre « State Shift ». Ses tirages intègrent des matières naturelles, mica, encre de champignon, chlorophylle de ginkgo, qui réagissent avec le bleu de Prusse caractéristique du procédé.
Elle a publié plusieurs livres marquants, « Littoral Drift + Ecotone » en 2018 et « Ice » chez Radius en 2022, et elle est représentée par Jackson Fine Art. Son travail illustre une tendance plus large de la scène camera-less britannique, avec Christopher Bucklow, Susan Derges et Garry Fabian Miller, réunis notamment dans l'exposition « Dartmoor: A Radical Landscape » au RAMM d'Exeter (19 octobre 2024-23 février 2025).
En France, la scène cyanotype reste vivante mais plus locale : Aline Héau a exposé sur verre à la galerie Capazza en 2025, Ya Ké Shang chez Galerie Goutal. Ce sont des artistes de galerie, pas encore des noms internationaux comme leurs homologues britanniques ou américains.
Où voir et acheter ces œuvres aujourd'hui ?

Ce marché reste structuré par des galeries spécialisées plutôt que par une section officielle des grandes foires d'art, à l'image de Hans P. Kraus Jr., fondée à New York en 1984 et référence pour la photographie du XIXᵉ siècle, présente à l'ADAA, Paris Photo, TEFAF et AIPAD. Michael Hoppen à Londres (1992) et Bruce Silverstein à New York (2001) complètent ce paysage de niche.
Contrairement à une idée reçue, Paris Photo ne propose pas de section dédiée aux procédés anciens : des galeries spécialisées y exposent ponctuellement ce type de travail, au fil de leur programmation, sans cadre institutionnel formalisé. La 29ᵉ édition de la foire se tiendra du 12 au 15 novembre 2026 au Grand Palais, en pleine année du bicentenaire de la photographie.
Un festival parisien, The Analog Festival (ex-Expolaroid, autonome depuis 2022), donne une visibilité plus accessible à ces pratiques : son édition 2025, centrée sur le cyanotype, a réuni une vingtaine d'exposants dans une quinzaine de lieux. C'est aussi dans ce type d'événement que la scène française commence à se structurer. Les œuvres des artistes que nous tirons à l'atelier s'inscrivent dans cette même famille de pratiques.
FAQ — L'art contemporain et les procédés anciens
Depuis quand Sally Mann pratique-t-elle le collodion humide ?
Depuis 1997, procédé qu'elle a utilisé pour sa série Deep South puis pour l'essentiel de son œuvre récente, jusqu'à sa rétrospective « A Thousand Crossings » (NGA 2024, puis Getty) (Artsy).
Chuck Close a-t-il vraiment fait des daguerréotypes ?
Oui, depuis 1997, en collaboration avec le maître verrier Jerry Spagnoli. Il a photographié des figures comme Laurie Anderson, Philip Glass et Cindy Sherman selon ce procédé du XIXᵉ siècle.
Existe-t-il une section « procédés anciens » à Paris Photo ?
Non, aucune section officielle n'est dédiée aux procédés anciens à Paris Photo : des galeries spécialisées y exposent ce type de travail au fil de leur programmation habituelle, sans cadre institutionnel formalisé.
Céline Laguarde est-elle une artiste contemporaine ?
Non, Céline Laguarde est une artiste historique du début du XXᵉ siècle, redécouverte lors d'une exposition au musée d'Orsay (jusqu'au 12 janvier 2025, 130 photographies pigmentaires). Elle appartient au patrimoine, pas à la scène contemporaine.
Existe-t-il une scène cyanotype française reconnue internationalement ?
Pas encore au niveau des figures britanniques ou américaines. Des artistes comme Aline Héau ou Ya Ké Shang exposent en galerie locale, tandis que Meghann Riepenhoff, exposée à San Francisco en 2025, opère déjà à l'échelle internationale.
Conclusion
De Sally Mann à Meghann Riepenhoff, ces artistes prouvent qu'un procédé né au XIXᵉ siècle reste un langage vivant, pas une curiosité de musée. Ce que ces parcours ont en commun n'est pas la nostalgie, c'est l'exigence d'un geste manuel qu'aucun filtre numérique ne reproduit. C'est cette même exigence, appliquée à une chimie entièrement non-toxique, que nous portons à l'atelier sur chaque tirage sur mesure. Pour découvrir les maîtres historiques qui ont ouvert la voie à ces pratiques, la bibliothèque reste le point de départ.