La fin du dichromate : ce que le règlement REACH a changé pour le charbon et la gomme bichromatée
2026-09-01 · 8 min · Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour
Le dichromate de potassium, qui a servi de base au charbon et à la gomme bichromatée pendant plus d'un siècle, est interdit à la mise sur le marché et à l'usage dans l'Union européenne depuis le 21 septembre 2017, sauf autorisation industrielle spécifique (ECHA, fiche substance 100.029.005). Cet article retrace ce dossier réglementaire, encore quasiment absent du web francophone, et les alternatives que la communauté des tireurs a développées avant même que la loi ne l'impose.
L'essentiel à retenir
- Le dichromate de potassium est classé triple CMR catégorie 1B (cancérogène, mutagène, reprotoxique) par le règlement CLP européen (ECHA, doc support SVHC, 04/06/2010).
- Sa date butoir d'autorisation (« sunset date ») REACH est fixée au 21 septembre 2017 : depuis cette date, sa mise sur le marché et son usage sont interdits dans l'Espace économique européen sauf autorisation industrielle accordée.
- Il n'existe aucune autorisation pour l'usage photographique ou artistique individuel : l'accès légal au dichromate est de facto fermé aux ateliers et particuliers de l'UE.
- Le cyanotype, le Van Dyke et le platine n'ont jamais utilisé de dichromate : seuls le charbon, la gomme bichromatée et la collotypie doivent lui trouver un substitut.
- La recherche d'alternatives a précédé la loi de vingt-quatre ans : Charles Berger introduit le DAS dès 1993, bien avant la sunset date de 2017.
Qu'est-ce que le dichromate de potassium, et pourquoi est-il réglementé ?

Le dichromate de potassium est classé triple CMR catégorie 1B par le règlement européen CLP, ce qui en fait une substance dite « extrêmement préoccupante » au sens de REACH. Cette classification, et elle seule, explique pourquoi son usage est aujourd'hui verrouillé dans toute l'Union européenne.
Le règlement CLP (CE n°1272/2008, annexe VI) attribue au dichromate de potassium les mentions de danger H350 (peut provoquer le cancer, catégorie Cancérogène 1B), Muta. 1B et H360FD (peut nuire à la fertilité et au fœtus, Reprotoxique 1B), ainsi que H372 (effets toxiques sur les organes en cas d'exposition prolongée). Cette triple classification CMR 1B a valu à la substance son inscription comme SVHC, « substance extrêmement préoccupante », au titre de l'article 57 (a)(b)(c) du règlement REACH (ECHA, document de soutien SVHC, 04/06/2010).
Concrètement, un tireur qui manipule du dichromate en poudre s'expose à un risque documenté par l'ECHA elle-même, indépendamment de toute question de dosage artisanal : c'est le principe même de la classification CMR, qui ne connaît pas de « petite quantité sans danger ».
Que change la sunset date du 21 septembre 2017 ?
Depuis le 21 septembre 2017, la mise sur le marché et l'usage du dichromate de potassium sont interdits dans l'Espace économique européen, sauf autorisation industrielle spécifique accordée par la Commission européenne. Cette date, dite « sunset date », marque la bascule d'un régime de restriction à un régime d'interdiction de principe.
Le dichromate de potassium figure à l'annexe XIV de REACH, la liste des substances soumises à autorisation. Passé la sunset date, toute mise sur le marché ou tout usage devient illégal par défaut ; seules des entreprises ayant obtenu une autorisation nominative, généralement pour des usages industriels lourds comme le chromage, peuvent continuer à l'employer. Aucune autorisation n'existe pour l'usage photographique ou artistique individuel : l'accès légal à la substance est donc de facto fermé aux ateliers et aux particuliers de l'Union européenne (alternativephotography.com, « Zerochrome-SbQ », 08/07/2023).
D'autres réglementations européennes viennent renforcer ce verrouillage sans viser spécifiquement la photographie : le règlement UE 98/2013 encadre les précurseurs d'explosifs (dont l'eau oxygénée à plus de 12 % et l'acide nitrique à plus de 3 %, parfois utilisés en chambre noire), et le règlement CE 552/2009 interdit la vente de substances CMR aux particuliers.
Citation capsule — Le dichromate de potassium, classé triple CMR 1B par le règlement CLP européen, est interdit à la mise sur le marché et à l'usage dans l'UE depuis la sunset date REACH du 21 septembre 2017 (ECHA, fiche substance 100.029.005), sauf autorisation industrielle. Aucune autorisation n'existe pour l'usage artistique.
Le cyanotype et le platine sont-ils aussi concernés ?

Non : le cyanotype, le Van Dyke et le platine reposent sur une photochimie du fer ou du platine qui n'a jamais utilisé de dichromate, et ne sont donc en rien touchés par cette interdiction. La confusion est fréquente mais infondée : ces procédés ne sont pas des « alternatives » au dichromate, ils appartiennent à une autre famille chimique depuis leur invention.
Seuls trois procédés reposent historiquement sur le dichromate et doivent donc lui trouver un substitut : le charbon, la gomme bichromatée et la collotypie. C'est cette distinction, souvent absente des discussions en ligne, qui explique pourquoi l'interdiction de 2017 a bouleversé une partie seulement de la photographie alternative.
Quelles alternatives la communauté a-t-elle développées ?
La recherche d'alternatives au dichromate a précédé la loi de plusieurs décennies : dès 1993, le photographe américain Charles Berger introduit le DAS dans son procédé UltraStable, vingt-quatre ans avant la sunset date européenne. Cette antériorité montre que la motivation initiale était autant la qualité et la santé des praticiens que la conformité réglementaire.
Le DAS (diazidostilbène, CAS 2718-90-3) a été introduit par Charles Berger dans son procédé UltraStable en 1993, puis popularisé par le tireur charbon américain Calvin Grier, installé en Espagne sous le nom The Wet Print, à travers ses formations et une commande groupée de 160 kg en 2023 face à une pénurie mondiale. Utilisé à raison de 3 à 6 g pour 100 g de gélatine, le DAS est présumé moins toxique que le dichromate sur la base de tests computationnels cités par Grier (laboratoires Duke et Eurofins) ; ⚠️ aucune étude toxicologique complète n'a été publiée à ce jour, et l'on ne peut donc pas écrire qu'il est « non-toxique prouvé ».
Le Chiba System, mis au point par Halvor Bjørngård dans un mémoire de master à l'université de Chiba en 2007, combine citrate de fer ammoniacal et eau oxygénée ou persulfate (mémoire académique, jstage). Plus récemment, le procédé Zerochrome-SbQ, développé par Simoncini et Brandenburg et publié le 8 juillet 2023, associe un composé de sérigraphie (SbQ) à de l'alcool polyvinylique (PVA), en réponse explicite à l'interdiction de 2017.
La chronologie complète dessine une communauté qui a devancé la loi : 1993 (Berger, DAS), 2007 (Chiba System), 2016 (premières alertes communautaires sur alternativephotography.com), 2017 (sunset date REACH), 2023 (pic d'activité communautaire avec le DAS et Zerochrome). La loi n'a pas déclenché cette recherche d'alternatives : elle en a été l'accélérateur, sur un mouvement déjà engagé depuis les années 1990.
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Comment Maison Picturale et Vision Picturale s'inscrivent-elles dans cette histoire ?

À l'atelier, cette bascule réglementaire de 2017 n'est pas une abstraction juridique : elle a redessiné ce qu'un tireur peut légalement manipuler pour pratiquer la gomme bichromatée aujourd'hui. C'est dans ce contexte que s'inscrit la chimie non-toxique développée par notre site sœur.
Vision Picturale documente et diffuse des recettes de gomme bichromatée en chimie non-toxique, dans la continuité directe de cette recherche communautaire d'alternatives au dichromate. Pour les protocoles pratiques, la ressource de référence reste visionpicturale.com ; ce Journal, lui, reste concentré sur l'histoire et le contexte réglementaire, pas sur le mode d'emploi.
FAQ — Dichromate et gomme bichromatée
Le dichromate de potassium est-il totalement interdit en Europe ?
Il est interdit à la mise sur le marché et à l'usage depuis le 21 septembre 2017, sauf autorisation industrielle nominative accordée par la Commission européenne. Aucune autorisation de ce type n'existe pour l'usage photographique ou artistique.
Peut-on encore pratiquer la gomme bichromatée légalement ?
Oui, mais plus avec du dichromate : les praticiens se tournent vers des substituts comme le DAS (depuis 1993), le Chiba System (2007) ou le Zerochrome-SbQ (2023), qui reproduisent le durcissement photosensible sans utiliser de substance CMR 1B.
Le cyanotype utilise-t-il du dichromate ?
Non. Le cyanotype repose sur une photochimie du fer (citrate de fer ammoniacal et ferricyanure de potassium) qui n'a jamais fait appel au dichromate. Il n'est donc pas concerné par la réglementation de 2017.
Le DAS est-il prouvé non-toxique ?
Non, il faut rester prudent : le DAS est présumé moins toxique que le dichromate sur la base de tests computationnels, mais aucune étude toxicologique complète n'a été publiée à ce jour. On ne peut pas affirmer qu'il est « non-toxique prouvé ».
Pourquoi si peu de contenu français sur ce sujet ?
La page Wikipédia française consacrée à la gomme bichromatée ne mentionne ni la toxicité du dichromate ni son interdiction réglementaire, et les forums francophones évoquent une « interdiction » sans jamais citer de date ni de texte de loi. C'est ce vide que cet article cherche à combler.
Conclusion
L'histoire du dichromate illustre une dynamique que l'on retrouve dans toute la photographie alternative : la sécurité et la qualité motivent souvent les praticiens avant que la loi ne les y oblige. À Maison Picturale, nous tirons le charbon et travaillons la gomme en veillant à cette conformité, dans l'esprit d'une chimie non-toxique que notre site sœur documente en détail. Pour comparer les procédés pigmentaires dans le détail, notre article Fresson, charbon direct et gomme bichromatée comparés prolonge cette lecture.